Julien Gracq (Louis Poirier) affiliait de lui-même « Le Rivage des Syrtes ... non pas au Désert des Tartares, comme on l'a souvent dit (alors que je ne le connaissais pas), mais au début de La fille du capitaine, de Pouchkine, début que j'aime beaucoup. ». Extrait du volume intitulé Entretiens, publié chez son éditeur habituel.

Il guette l’horizon et n’y voit rien venir.

Julien Gracq: cette langue habillée de présences lourdes déploie les ténèbres indifférentes au cœur d’un balancement syntaxé qui affilie la langue de Jacques Abeille de façon certaine.
Il y règne une hiérarchie respectueuse d’effets induits par la conduite sûre /assurée même/ de la période assiégée que rien ne fait trembler sur ses bases dans cet air au souffle absent.
Il s’y révèle toute la puissance insipide de surveillances au cœur d’incises fortes d’où suintent moiteurs d’apparat et lourdeurs intestines d’une forteresse aux aguets.

Un exemple d'incise forte, provenant du site de la maison d'édition José Corti:

« Cela se passait pendant les années de la guerre de 1914-18 ; le tramway, la
savonnerie, le défilé glorieux, majestueux, du train au travers des rues, auquel il ne
semblait manquer que la haie des acclamations, sontle premier souvenir que j’ai gardé
de Nantes. S’il y passe par intervalles une nuance plus sombre, elle tient à la hauteur
des immeubles, à l’encavement des rues, qui me surprenait; au total, ce qui surnage de
cette prise de contact si fugitive, c’est—montant de ses rues sonores, ombreuses et
arrosées, de l’allégresse de leur agitation, des terrasses de café bondées de l’été,
rafraîchies comme d’une buée par l’odeur du citron,de la fraise et de la grenadine,
respiré au passage, dans cette cité où le diapason de la vie n’était plus le même, et
depuis, inoublié – un parfum inconnu, insolite, de modernité. Et ce parfum reste lié, est
toujours resté lié pour moi à une saison, saison élue, où tous les pouvoirs secrets,
presque érotiques, de la ville se libèrent. J’ai aimé, certes, par la suite, le Nantes
reclus, encapuchonné, des pesantes brumes d’hiver, le dé perforé, rougeoyant à tous
ses trous, au coin des rues, du brasero des marchands de marrons grillés et des
marchands de galettes de blé noir. Mais l’été restepour moi, depuis mon premier
contact avec elle, la saison fatidique de la ville qu’on a appelée Nantes la Grise. Dès
que les chandelles roses et blanches des marronniers commencent à illuminer les Cours,
dès que les feuilles des magnolias du Jardin des Plantes retrouvent leur luisant neuf, ces
indices à peine perceptibles de la saison élue me montent à la tête, et ce que même
l’explosion orchestrale du printemps de la campagnene pourrait me faire éprouver, le
simple sentiment de la soudaine mollesse de l’air le réalise: la chaleur sensuelle d’un lit
défait se répand et coule pour moi à travers les rues. »

Julien Gracq, extrait de La forme d'une ville

Par Jacques Abeille une autre affiliation voit le jour qui se concrétise dans une collaboration entre François Schuiten et lui dans l'édition Attila d'un très beau volume, publié sous le titre Les mers perdues (màj 23 7 16)

Jacques Brel rend bien cette atmosphère littéraire par son texte sur Zangra.

J. Gracq, J. Abeille et J. Brel, chacun muni de moyens propres, savent créer des saveurs qui mettent en valeur la chôra chère à Platon et à Augustin Berque. J. Gracq et J. Abeille partagent ce beau mot de contrée qui rend bien l'étendue d'une géographie intérieure se créant sous nos yeux pour prendre place féconde dans nos imaginaires fertiles.


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