1000 pages, une trentaine d'entrées alphabétiquement arrangées & sémantiquement très liées les unes aux autres par des renvois (infra/supra).

Voici les trente entrées retenues par l'auteur:


Abécédaire
Avec cet abécédaire, MBK souhaite rendre facultative la lecture de ses ouvrages précédents 15. Il ambitionne que le néologisme contenu dans le titre passe « dans l'usage langagier courant » 28. Pour l'auteur, ce livre « est au fond lui-même conçu comme une sorte de jeu "interactif": on peut aussi bien le lire dans l'ordre que de choisir les "portes" par lesquelles on préfèrera y pénétrer. » 43 Il reprend d'ailleurs à la lexicographie le terme "entrée", dont il souligne le sens voisin de "porte".

En franchissant chaque nouvelle porte, « ce sera comme si on venait d'être débarqué dans une arêne

  • où les luttes ont déjà commencé
  • & donc où on est en quelque sorte, cueilli à froid par la jetée dans l'une ou l'autre des échauffourées,

& pourtant [on est] forcé de se prendre au jeu &, je le parie, très vite avec un plaisir certain. » 43

Luttes, échauffourées... La philosophie serait un sport de combat, càd une façon non apaisée de prétendre avoir raison... Nous voilà mis·es en garde ! D'autant plus que la forme choisie va nous forcer à y prendre part & il nous promet d'y trouver du plaisir.


Renvois
Le système de renvois est aussi précis que celui mis au point par Spinoza dans son Éthique. Il est autant destiné à manifester la volonté autorale de faire système qu'à nous aider dans notre lecture... au risque de la morceler exagérément.

Plus la lecture approfondit son parcours, plus se fonde la raison d'être d'un achat, par-delà certains excès d'égotisation de l'auteur, d'émois, d'autobiographomanie autojustificative; il s'en explique à plusieurs endroits, au risque d'ailleurs de lasser. Passer outre ces auto-miroitements aide la lecture à saisir le bien fondé de ce qu'elle malaxe en pénétrant à pas lents dans le contenu d'un système inédit pour soi; c'est une aventure en soi, que la pandémie covidienne encourage !


Style d'écriture

Le style d'écriture choisi par l'auteur ne facilite pas toujours la lecture: aucun intertitre ne balise la lecture. Tout le sens est véhiculé par la syntaxe et les paragraphes. Sa phrase est extrêmement longue, charpentée, virgulée, pour tout dire méandreuse. Cette charpente syntactique complexe ne nuit pas trop à une lecture concentrée &, pour autant que des pauses se ménagent, la progression progresse en s'appuyant sur des jalons bien disposés.

La typographie joue sur la taille de police pour des paragraphes de citations, notamment pour ce long passage consacré à l'expérience Pitesti (in Le mal). Parfois, des tirets et des énumérations sont mis au service de la clarté (comme par exemple pp. 415-417, les sept points de renversement du matérialisme spéculatif de Q. Meillassoux en bénéficient, tout comme les quatre tendances du matérialisme philosophique). Les adverbes structurants sont par ailleurs légion.


Comment choisir par où commencer ?

Par lire la présentation de l'auteur par lui-même ? C'est ainsi que j'ai procédé. Cela appelle tout de suite une mise en garde: ne pas laisser sa propre lecture s'engluer dans les jugements de valeur face à ce parcours atypique (Philosopher hors les murs [de l'université]. Elle pourrait décider de tout laisser là. & ce serait dommage.

Fallait-il donc que l'auteur s'engueulât avec l'université ? C'est davantage qu'une fâcherie; il fait montre d'une rogne tenace: la meilleure façon de ne pas être pris en compte évidemment. Se tenir à l'écart de ces grognements est le mieux que nous puissions faire. Je me suis mis pour règle de ne pas rire, ne pas déplorer, ne pas détester, mais comprendre...

Donc, commencer par la présentation tombe sous le sens, mais cela demande à la lire en s'efforçant de ne pas dégainer au quart de tour contre l'auteur, comme il le fait lui-même, non pas tant à propos de soi, mais d'autres dont il a fait le tour & à qui il cherche... des poux ! C'est le premier écueil à surmonter: sa hargne, son acharnement à nous prouver qu'il sait mieux que tout le monde !

Prendre le fond pour seul adage de ce système philosophique que l'auteur a pris le temps de nous exposer dans son intégralité.

Cette présentation (ou préface, 29) offre l'occasion à MBK de mettre au point « une philosophie qui soit un petit peu à la mesure du cataclysme qui nous assaille de toutes parts. » 30

Le système du pléonectique (SDP) « demande...: comment pouvons-nous, collectivement, continuer à vivre comme si de rien n'était quand

  • non seulement l'infernal processus [que j'appellerai le pléonectique humain] a créé, depuis des millénaires, des souffrances sans cesse plus intenses
  • mais que, désormais, il fait de notre imminente disparition une quasi-certitude ? » 31

Autrement dit, comment pouvons-nous faire comme si de rien n'était avec ce sense of impending doom propre à maints collapsologues ? Le SDP se veut complet 35 (self-sustaining), ce qui ne veut en aucune manière dire exhaustif car, nous dit l'auteur, aucune philosophie ne peut plus prétendre "coiffer tous les savoirs" 35, n8. Le SDP tient la route sans tout embrasser donc.


Par expliciter le titre, non ?

C'est finalement dans les trois dernières pages de la présentation (51-53) qui se définit le « mot-clé du présent travail »: pléonectique. 51

La quatrième de couverture précise son objet:

L'auteur (MBK) a rencontré le terme dans un ouvrage sur le ressentiment écrit par Pascal Taranto dans une contribution à l'ouvrage intitulé Le ressentiment, passion sociale publié en 2012 par les Presses universitaires de Rennes. Sur son site professionnel, P. Taranto résume sa contribution de la sorte:

« P. Taranto (Université de Nantes), Vengeance et appel au ciel dans le jusnaturalisme révolutionnaire de Locke

Le ressentiment apparaît chez Locke sous la double figure de la colère qui dure et de la vengeance du peuple. Il est donc soumis à une analyse double et divergente: d’un point de vue moral, religieux, et éducatif, la colère est vigoureusement condamnée comme exemplaire des passions pléonectiques. Mais du point de vue politique, le peuple en colère acquiert le droit légitime de se rebeller et de venger sa liberté menacée. La théorie politique de Locke semble ainsi exiger la notion, d’emblée problématique, d’un « Peuple rationnel », tel qu’il donne sens à la vieille devise des Whigs, reprise de Cicéron : Salus Populi suprema lex.

MBK cite également un ouvrage écrit par Dany-Robert Dufour, paru en 2015, intitulé Pléonexie (Le bord de l'eau). Ce que MBK nous en dit ne m'a pas vraiment aidé, ou alors trop tard dans ma lecture; par contre, D-R Dufour, sur son site, a pris le temps de nous définir précisement les contours de la pléonexie. Je vous suggère d'y lire son texte en cliquant sur ce lien qui vous immerge dans un « glossaire des principaux concepts utilisés & "bricolés" par l'auteur ».

Je me suis concocté ceci comme viatique: La pléonexie consiste à vouloir posséder plus que l'autre; de cette volonté découle une injustice, à cause d'actions faites sur le dos des autres.


Quelle entrée ensuite ?

Du haut de la p. 48, d'une phrase complexe, je désincarcère ceci: Le système du pléonectique est une philosophie du mal. (48) Tiens, & si, pour répondre à la question, je continuais par le mal, l'une des trente entrées ? Après quelques tâtonnements (par la contingence), il semblerait en effet que le mal soit le concept central du pléonectique. Va pour le mal, donc. MBK pose le mal comme premier (et non le bien). 420 Remarque nullepartienne: si la bible insiste tant sur "Tu ne tueras point", c'est bien que tuer, le mal, est premier, non ?


Généalogie du mal: 428

  1. Facticité simple [l'adjectif corresponcant, est-ce factuel ou factice ? Je pose fait/factuel, mais sans certitude],
  2. surgissement miraculeux de la vie (par contingence pure),
  3. surgissement miracle d'un étant (d'un être qui est),
  4. prétention à modifier les lois première de la nature, voire les lois secondes de la morale, de la dignité, du droit & de la politique (422),
  5. prétention luciférienne à détruire la facticité même de la loi.

Réorchestation du dernier paragraphe de l'entrée MAL: Le système du pléonectique regroupe toutes les formes de la traumatisation de l'animalité souffrante sous le concept du mal.

Chaque philosophie a son point de renversement: celle-ci n'y déroge pas. Le SDP procède à un renversement: l'injustice précède la justice; le mal précède le bien, le capitalisme précède le communisme. En procédant à ce renversement, le SDP ne renonce pas du tout aux idéaux de justice, de bien, etc. Le SDP déplace la caméra en quelque sorte pour filmer la scène d'un autre point de vue.

Cette notion de renversement, de réorientation (le terme provient de B. Latour) du regard, est une idée déjà rencontrée ailleurs. Voir ici. Robert Misrahi consacre également de belles pages à ce renversement/conversion. & bien sûr Spinoza dans la dernière proposition de l'Éthique: « La Béatitude n'est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même; et nous n'en jouissons pas parce que nous maitrisons nos passions, mais c'est au contraire parce que nous jouissons d'elle que nous sommes en mesure de les maitriser. » Cette formulation figure en toutes lettres dans Esquisses, de Jean François Billeter.

De là à tirer une conclusion que tout système philosophique procède de la sorte, un pas que je ne franchirai pas; cependant, « la phisosophie est toujours une décomposition de tous les savoirs installés ». 282 n94 Ailleurs, (273), il nous livre deux définitions de la philosophie avec lesquelles il est en accord:

  1. de Reiner Schürmann, « La philosophie est le seul genre littéraire qui ne doive pas étonner. La philosophie doit clarifier un savoir que tous possèdent, quoique confusément. »
  2. de Gilles Deleuze: « La mensuration d'un talent philosophique est le nombre de concepts qu'il a créés. »

« C'est toujours en prélevant une donnée fondamentale, aussi flagrante que non-analysée, de la quotidienneté la plus familière, que je construis le concept inédit de la situation... » id.

La partie centrale de l'entrée sur le mal consiste en une longue exposition dans l'expérience Pitesti, en Roumanie, sur laquelle je n'avais jamais rien lu. Ou comment conduire l'horreur d'Auschwitz encore un cran plus loin vers l'absolu de l'horreur, dont l'auteur nous confie qu'elle l'a durablement traumatisé, & c'est effectivement très très sombre.

Prendre conscience que le mal est premier, prime sur le bien, a été un chox terrible pour MBK: il a failli se laisser emporter par cette prise de conscience. Aucune clé ne nous est offerte quant à la manière de ne pas se laisser emporter par cette vision tourmentée; un outil manque encore.

L'auteur postule par exemple que «  l'art contemporain au sens large se signale, par rapport aux autres arts historiques, de nous proposer une monstration quasi "encyclopédique" du mal. » 69


Femme-Homme
« Femme: identité du désir é de la jouissance. Métaphysiquement, indiscernabilité de l'être & de l'évènement. »
« Homme: différence du désir & de la jouissance. Métaphysiquement, césure de l'être & de l'évènement. »
Ce sont les deux plus courtes entrées de l'abécédaire. Elles renvoient toutes deux à une troisième, sexuation & au second appendice.
« La jouissance est l'affect maximal de coïncidence à soi. » 353 La jouissance est l'affect fondamental du SDP.

Une comparaison m'est venue:

Le désir selon
Spinoza Kacem
Le désir, c'est l'essence même de l'homme en tant qu'on le conçoit cette essence
déterminée à agir par l'une quelconque des affections de l'être humain. »
Eth. III, app. Définitions des passions, 1. Traduction Bernard Pautrat.
Le désir est la propension de l'étant à l'appropriation.

L'homme pour MBK désire plus quantitativement qu'il ne peut se le permettre. Tout désir s'alimente des possibilités d'appropriation. 197

Dans les notes, ici la 94e p. 282, des assertions: « la philosophie est la vérité. La philosophie est toujours une décomposition de tous les savoirs installés. »


Un philosophe bagarreur
Fallait-il que l'auteur s'enguelât tout rouge & sans rédemption possible avec l'université ? C'est davantage qu'une fâcherie, il a rogne tenace; elle pénètre les moindres recoins de chaque entrée. N'est-ce pourtant pas la meilleure façon de ne pas être pris en compte ? Il semble à la fois chercher la bagarre et regretter cette reconnaissance absente.

Je le soulignais plus haut: lire en se tenant à l'écart de ces grognements répétés est le mieux que je puisse faire, fidèle au « Ne pas rire, ne pas déplorer, ne pas détester, mais comprendre » de Spinoza. L'écart, oui, au risque de l'éternel retour au même... Mes nombreuses tentatives de lectures en prenant le fond pour seul adage s'avèrent érodables & se heurtent à de l'agacement ! Même si l'auteur a pris le temps de exposer son système, Je dépose là cet ouvrage. MBK aurait pu attendre d'être capable de faire montre de davantage de sagesse dans ses (non-)relations avec d'autres spécialistes de sa discipline. Son attitude de martyr de soi doit encore, à mes yeux, décanter. Il a le temps, à 47 ans, de pourvoir à notre plus grand confort de lecture dans les deux ou trois prochaines décennies.

L'auteur a tant d'oignons à peler avec tout ce qui bouge (ou pas !) en philosophie contemporaine, il nous conduit dans tant de ruelles sombres & ricanantes, que cela en est devenu illisible pour moi, une fois ce seuil d'intolérance atteint. Je n'ai aucun désir, en lisant de la philosophie, de m'immiscer dans les allées, venelles & arrière-cours intimes d'une personne, fût-elle la plus géniale des philosophes. Sa langue de vipère ne peut que blesser ses adversaires qui répliquent, au nom même de l'omniprésence du mal qu'il a mis lui-même au centre du jeu.

MBK nous promet, après ce Bréviaire récapitulatif (198), un « travail à venir, qui sera [son] opus magnum, & une sorte de mix du Capital & du Monde comme volonté & comme représentation pour aujourd'hui. 33» J'attendrai.


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