Courrier Le voile intégral trouble-t-il l'ordre public? Philosophie magazine, septembre 2009, n° 32, 16-17.

J'aimerais revenir sur une phrase de cet article, pour en approfondir une contradiction et proposer une solution aux marges d'une certaine bienséance juridique ambiante 1: « Au-delà de la dimension sécuritaire, le port du voile intégral s'oppose à notre conception de l'espace public comme lieu d'échange. » Après la virgule, rien à redire. Je suis d'accord. Cependant, évacuer la dimension sécuritaire en cinq mots et une virgule me paraît un peu court.

Si l'espace public accepte la burqa, je revendique le droit de porter un masque blanc toute l'année, afin d'éviter d'être pisté par toutes ces caméras dites de surveillance. Elles ne servent qu'à interdire l'anonymat du plus grand nombre; elles confient trop souvent les clés de nos déplacements anodins à des milices privées non assermentées sur lesquelles nous n'avons aucune prise démocratique. Les surveillants innombrables de nos vies derrière leurs écrans, un jour, pourraient se croire tout permis, puisqu'ils « savent tout » de nous. Ils ne jouissent pas de l'assentiment démocratique explicite, contrairement à nos polices. Ils tirent leurs ordres de leurs supérieurs hiérarchiques, qui ont signé un contrat commercial avec une entité privée ou publique quelconque.

Par défaut, nos institutions ont autorisé certains extrémismes religieux à installer une faille juridique. Elle aurait pourtant dû sauter aux yeux des défenseurs de l'ordre public. Autrement dit, pouvons-nous évoluer sans visage reconnaissable dans l'espace public? Les autres anonymes que je croise ne me reconnaissent pas parce qu'ils ne me connaissent pas. Notre nudité « envisagée » confie par exemple aux disques durs de la gare calatravienne des Guillemins à Liège la fréquence et la durée de mon cheminement photographique. Cette mémoire objective n'est utile à personne; à moi, éventuellement. Quoique. Et je n'y ai pas accès. Un juge devrait les contraindre à me livrer ces «informations ».

Il me semble que les caméras2 sont devenues les principales bénéficiaires de cette obligation d'échange de la vue de nos visages dans l'espace public. Bien sûr, si j'entrais en conversation avec un-e- autre anonyme, j'enlèverais mon chapeau et mon masque, par simple courtoisie, comme il se doit.En défendant le droit à la burqa, ne fût-ce que par défaut, nos législateurs ouvrent le droit au masque blanc. Tous deux rendent efficacement anonymes la personne (homme-femme, ce n'est pas mon propos) qui le porte dans l'espace public. Pourquoi ne pas récupérer notre droit à l'anonymat?

Nous pourrions revendiquer le droit de porter un masque blanc en dehors des périodes de carnaval tant que nos législateurs ne se seront pas saisis de cette contradiction pour la mettre à plat. Et d'un même geste faire enfin entrer les caméras dites de surveillance dans le champ démocratique en les confiant exclusivement à des fonctionnaires publics assermentés. Ils/elles défendraient mieux notre liberté d'aller et de venir dans un espace public sécurisé sans paranoïa d'où la peur serait bannie.

En attendant, la défense du droit démocratique ne voudrait-il pas que nous soutenions les femmes qui se cachent derrière leur burqa? Elles sont à la pointe, sans le savoir ni le vouloir évidemment, d'un combat pour davantage de démocratie. Soutenons-les en portant fièrement notre anonymat. Cela forcera peut-être nos législateurs à sortir de leurs contradictions et à revenir à davantage de raison.

Note à benêts: Bien sûr, comme tout le monde, je suis heureux que les caméras puissent servir aux forces de l'ordre à débusquer voleurs et assassins sur l'espace public. Je voudrais simplement qu'elles soient les seules à avoir accès aux caméras. Le contrôle démocratique est possible, pas dans le cas des milices privées, même si la Sureté d'Etat "a procédé à des vérifications concernant des membres du personnel [de 153] sociétés de gardiennage et de sécurité" (p63, rapport d'activités 2008). L'externalisation de tâches de sécurité, fussent-elles à destination du commerce et de l'industrie, me semble depuis longtemps nuisible à la bonne marche démocratique de notre État de droit. (Ajout du 30 01 2010)


1 Ce texte à été écrit le sourire en coin, goguenard comme pour dire « chiche... »!
2 Si les caméras étaient utiles au plus grand nombre, cela se saurait plus souvent. Pourquoi faut-il nous filmer tous pour repérer le 0,1% de citoyens commettant des délits? Statistiquement, cela est non significatif, il me semble (en Belgique, environ 10.000 prisonniers pour 10 millions et demi d'habitants).

Envoyé au courrier des lecteurs. Non publié.


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