(Lipogramme)

On l’appelait Mémène
C’était ma voisine d’en face
Je vais la voir dans sa résidence
Dont je tairai le nom, car il contient la lettre interdite
On l’appelle Madame Balgo
Première porte à droite, corridor des magnolias.
Par la fenêtre on voit la grille de l’entrée,  
L’arbre de l’école d’à côté
On entend résonner les cris acérés des enfants
À la récréation, à la sortie des classes

Lit étroit, chevet, placard, penderie, frigo
Les chaises, le « relax », la table, la télévision,
(elle l’éteint à mon arrivée), la radio,
Le téléphone, sa sonnerie stridente – et rare
Les calendriers, l’horloge, le réveil  
(ici, on n’est jamais en retard)
Des photos d’enfants, d’amis, d’amies, les portraits
De son mari et d’Henri, le dernier complice
Des bibelots rescapés de son déménagement  
Le Christ en croix et la Vierge Marie en bois
Papier peint rose, bois blond, des roses dans le vase en cristal
Éclairage indirect et néons…  
« Il fait bon, c’est cosy, je ne regrette pas ma maison
La salle de bains donne dans la chambre, c’est bien… »

Son vrai nom c’est Germaine
Elle m’attend avec impatience
Habillée avec soin, fardée, permanentée, parée :
Collier, broche, bracelets,  
Les doigts cerclés d’or, de pierres et de perles.

Germaine soigne son apparence
Achète par correspondance de jolis chemisiers
Et des robes de vieille dame, légèrement démodées…  

Germaine Marie Joséphine Delecloz-Balgo
Lit Télépro, la gazette et les nécrologies
J’apporte des romans, mais pas de poésie.  
Elle a aimé Helena Vanneck d’Armel Job, ça me ravit
On parle de sa vie ici, petites rivalités, activités de patronage, et les repas, la
grande affaire !
On parle de maladies, des inévitables « départs »…
On parle de sa vie d’avant : les amants, les amis, les amies, le vilain mari,  
Le travail, les voyages, le théâtre, sa belle vie bien remplie

Je l’appelle Germaine
On s’attable devant la tasse de café fade et tiède.  
À consommer sans lait, sinon c’est la mer à boire.
J’apporte des bonbons, sa tarte préférée : riz macaron. Elle adore.
Et c’est déjà le moment de partir. Des embrassades, des promesses.  
Je ne la vois pas assez, mais elle comprend
Entre elle et moi, la distance s’est allongée.
Si le temps le permet, elle m’accompagne à la grille, à petits pas
Elle me fait signe de la main. À bientôt, ne ratez pas votre train !


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